RCVQ – Over my dead body, un autre cinéma

Anne-Marie PIETTE

Comme l’écrivait si bien Guy Gauthier, critique de cinéma français, le documentaire est un autre cinéma. C’est dans cette même veine que nos réflexions se prolongeaient, suite au visionnement du film de clôture des RVCQ: le documentaire Over my dead body, présenté en première mondiale, et retraçant les 24 mois précédents la mort annoncée de Dave St-Pierre, danseur et chorégraphe, survivant greffé des poumons; portrait intime et premier long métrage de sa «soul sister», Brigitte Poupart.

Over my dead body, littéralement au-dessus de mon cadavre, ou expression populaire tendant à exprimer «Il faudra me passer sur le corps», «seulement si je suis mort», met en images Dave St-Pierre, maintenant âgé de 38 ans et atteint de fibrose kystique depuis l’âge de 17 ans. Avec une espérance de vie d’environ 30 ans, il s’est retrouvé, à la mi-trentaine, avec des poumons qui ne fournissent plus. Seule issue possible : la greffe bipulmonaire.

Au moment où le film débute, et à défaut de cette greffe, le médecin aura donné une espérance de vie de deux ans au chorégraphe. Attente infernale. Relié à son tube nasal et à la bombonne d’oxygène qu’il doit trainer en permanence, St-Pierre est 11e sur la liste d’attente pour greffe pulmonaire. Le spectateur, connaissant d’emblée la fin heureuse du film, n’aura toutefois aucun mal à compatir avec l’angoisse du malade, et celle de ses proches; au moment de tourner ses images, d’un naturel convainquant, tous se demandaient au contraire s’il parviendrait jamais à sa greffe avant que la mort ne le happe.

La perspective des poumons flambants neufs, seul salut pour St-Pierre, résulte aussi du décès de son donneur. Brigitte Poupart, par son approche, ne s’impliquera pas ici dans la cause de la fibrose kystique au-delà de mentionner cette maladie comme étant associée à Dave St-Pierre; elle ne nous briefera pas non plus sur les grandes lignes de cette maladie et son issue dramatique, au spectateur averti de faire ses propres recherches, elle sensibilisera davantage le public à l’importance de signer sa carte de dons d’organes. Des dons d’organes sains qui, une fois le patient décédé, pourraient non pas crépir dans la tombe, mais offrir une qualité de vie aux mortels encore de ce monde. Sujet peu abordé, belle cause associée au vécu de Dave St-Pierre.

C’est à travers des scènes crues, au naturel simplifié ou encore par l’intermédiaire de  sa communauté d’amis, de collègues, et par la force criarde des images de ces mises en scènes, La pornographie des âmes, Un peu de tendresse bordel de merde! que nous sera dépeint sans ménagement Dave St-Pierre, petit bonhomme sympathique ou grand chorégraphe, metteur en scène, libre penseur.

Les corps dénudés, sautillants, tremblants, glissants, dans des positions tantôt légères, tantôt grossières, mais rarement esthétiques; ou à l’esthétisme pathologique, composant avec le sang, l’eau, la chaire meurtrie; forment un tout raccord avec la trame de fond, la déchéance du corps, l’envie de vivre et l’attente d’un don d’organes. Tout cela, très organique, très morbide aussi, pourrait en rebuter plus d’un. Danseurs et amis issus de milieux artistiques où se mixtes théâtre, danse et performance; assument leurs corps tels des instruments au diapason des conceptions de leur metteur en scène Dave St-Pierre. Témoignage intéressant au ressortissent unique à la limite troublant du vécu de l’artiste, à voir, mais dans le cas de certains, peut-être pas à revoir. Les images à elles seules, restant de toute façon bien gravées dans nos esprits.

Faisant plus que flirter avec la vidéo d’art, Over my dead body est un composite, une création éclectique, mixte de graphisme douteux, d’images brutes et floues, de la musique originale de Misteur Valaire, tantôt suffocante, tapageuse, poignante, voir braillarde par moments. C’est beaucoup. Beaucoup de bruit visuel, beaucoup d’émotions, pour assez peu d’informations. Nous sommes ici surtout dans le senti, le feeling. Des images simplifiées et symboliques, une nudité omniprésente se rapportant souvent à la vulnérabilité, d’où quelques transgressions mièvres, telles ces images discutables de St-Pierre nu dans son bain, en position fœtale.

Documentaire expérimental et sensible, de par son sujet et par sa formule, Over my dead body est une manifestation importante et réelle, un élan volontaire au caractère si intime que l’on se sent parfois en intrusion dans un univers privé. Une impression découlant aussi d’un montage laxiste, où tout peut être montré, tout peut être dit. En ce sens, une grande générosité dans le duo créatif que forment pour ce documentaire St-Pierre et Poupart. On notera ici beaucoup d’humour, d’humilité, et de spontanéité; Dave St-Pierre, bon vivant, ne lésinant pas sur les plaisirs simples, tel ce passage remarqué au Cinéma l’amour.

La caméra omniprésente, véritable extension des yeux et des oreilles de Poupart, aura habillement mise en relief une autre aberration du système médical québécois. Une employé à l’administration de l’hôpital Notre-Dame s’adressant à notre futur greffé «vous avez demandé une chambre privé, il va falloir continuer à la payer, même si vous êtes en soins palliatifs» et plus tard St-Pierre, halluciné, et s’adressant à son père, «4000 piasses pour la chambre» et son père de répondre «pis t’es même pas dedans»… Ouch! Bureaucratie à la dure, rien ne sera épargné à un homme déjà accablé.

Le documentaire est un autre cinéma, il a une forme plus libre, il répondra à des critères de cas par cas. Face à cette forme de cinéma, moins rigide, certains spectateurs se butteront tout de même sur la forme autant que sur le fond, au même titre que toute autre production cinématographique. D’autres encore y assumeront une part introspective et abstraite et se laisseront gagner par la base même de l’intention du film. Over my dead body, à l’image de Dave St-Pierre, comme l’ensemble de son œuvre, sera sujet à débat. Sous toutes réserves, on retiendra surtout un portrait à la fois délicat et courageux du parcours peu banal d’un homme greffé et d’un artiste confirmé apprécié des québécois.

Après deux faux espoirs récurrents, découlant tour à tour d’une malchance cruelle, les opérations furent annulées au dernier moment pour cause de mauvais état des poumons des donneurs; c’est seulement en juin 2009 que St-Pierre le valeureux sera enfin greffé des poumons, mettant ainsi fin à une longue agonie. L’homme qui ne dansait plus, dansera de nouveau…

Dans la catégorie: À la uneCulturelRVCQ 2012

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