RVCQ – Surviving progress, le progrès à double tranchant
Anne-Marie PIETTE
Présenté au dernier Festival international de films de Toronto, en ouverture de la section Focus du Festival du nouveau cinéma à Montréal, puis sorti en salles en novembre 2011, Surviving Progress, documentaire cinématographique à longue portée, fût cette fois projeté dans la soirée de dimanche à l’ONF, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois, en présence des réalisateurs, Mathieu Roy et Harold Crooks.
Impliquant entre-autres le soutien de Martin Scorsese, au titre de producteur exécutif, coproduit avec l’Office national du film et distribué par Alliance Vivafilm, ce documentaire ambitieux et investi, inspiré du best-seller A Short History of Progress de Ronald Wright, dénonce le double tranchant que peut représenter le «progrès» pour l’humanité. «Qu’est-ce que le progrès? Je crois… que c’est une question trop difficile», répondra d’emblée Mark Levine, chef de groupe du China Energy Group, après avoir été questionné à ce sujet. Justement, ce progrès, quel est-il exactement? Un progrès mécanique et scientifique, mais nullement un progrès de l’homme dans sa constitution archaïque. Jusqu’à quel point peut-il nous amener, humains, à évoluer réellement en syntonie avec cette terre, sa biodiversité, et ses limites réelles.
Dressant un cruel mais adéquat portrait des économistes, banquiers et autres politiciens de la haute sphère décisionnelle, démontrant que les problèmes environnementaux et sociaux dérivés de leurs interventions, sont considérés par ces derniers comme étant des «données» non concourantes, il sera ici également question du tabou de la surpopulation mondiale, de l’échec du système d’économie mercantile instauré depuis deux cent ans, et du peu de temps restant pour sauver la donne.
Offrant la parole à plusieurs spécialistes dont Ronald Wright, auteur, Robert Wright, journaliste et chercheur américain auteur d’ouvrages de psychologie évolutionniste, Stephen Hawking, physicien théoricien et cosmologiste, David Suzuki, scientifique, environnementaliste, Vaclav Smil, scientifique, écrivain et professeur à la Faculté de l’environnement de l’Université du Manitoba, Jane Goodall, primatologue, éthologue et anthropologue, Margaret Atwood, écrivaine, Colin Beavan auteur, ingénieur, directeur du No Impact Project , Michael Hudson historien de l’économie, ex économiste de Wall Street, Simon Johnson, ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, Gary Marcus psychologue de la cognition, Marina Silva sénatrice et ancienne ministre de l’Environnement du Brésil, Jim Thomas, activiste, gestionnaire et auteur de programme de recherche pour ETC group, John Craig Venter, biologiste, et homme d’affaires américain PDG de Synthetic Genomics; Surviving Progress dépeint bien les enjeux environnementaux et sociaux véritables, causés par l’appel de l’abondance, de la surconsommation et de la pseudo progression de l’homme; ces derniers n’étant plus de simples constatations, mais de réelles inquiétudes sur un avenir incertain.
Malgré une solide orchestration de documents visuels, des arguments majeurs et une approche des plus ardentes, Surviving Progress déçoit quelque peu par le manque de renseignements nouveaux que l’on peut y puiser. Il est plutôt un montage éloquent et puissant d’opinions maintes fois exprimées par les esprits humanistes contestataires de notre époque. Tout au long du visionnement, alors que l’on tendrait à en apprendre davantage, l’on ne peut que confirmer, hochant la tête comme d’un commun accord. Ce documentaire, comme cet autre vu à Télé-Québec, ou cet autre encore, loué au club vidéo, nous confirmera les mêmes craintes, les mêmes réflexions et observations, comme pour nous assurer une ultime gravure dans le disque dur cérébral.
Apportant tout de même son lot de bonnes interventions, au final, un débat intéressant d’opinions confrontant particulièrement les idéaux de John Craig Venter et de Jim Thomas. Si le premier fait l’apologie de la biologie synthétique et du potentiel de cette dernière pour créer des espèces nouvelles utiles à notre survie, le second, pragmatique, mettra en garde contre ces nouvelles lubies de science fiction, «les ingénieurs peuvent traiter la vie comme si c’était une sorte d’ordinateur ou de substance créée de toutes pièces, mais au bout du compte les microbes auront le dernier mot : la vie, ça ne fonctionne pas comme ça».
Surviving Progress, sans réellement innover dans son genre, est une synthèse efficace, et des plus réussies tant visuellement que d’un point de vu narratif. S’ouvrant sur divers modes de pensées concernant progrès, avenir, voir solutions; il a la particularité de stimuler l’interaction du public, l’amenant à prendre position et à se forger sa propre opinion. Ce documentaire reste une œuvre puissante, à voir.
À Michael Hudson, à qui on posait cette même question, «qu’est-ce que le progrès» on obtint cette réponse : «Progrès voulait dire : « vous ne récupérerez jamais ce que nous vous prenons». C’est ce qui a amené l’âge des ténèbres et c’est ce qui menace de nous apporter à nouveau l’âge des ténèbres.»
Dans la catégorie: Culturel • RVCQ 2012
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