RVCQ – Objet cinématographique non-identifiable

Anne-Marie PIETTE

C’est dans l’enceinte de l’Impérial qu’avait lieu mercredi la soirée d’ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois. Après une introduction très réussie de la part d’Emmanuel Bilodeau, porte-parole de la 30e édition, faisant une fois de plus rigoler l’assistance, le film Bestiaire de Denis Côté fût présenté devant salle comble.

Les premières images nous amènent dans un huis clos d’étudiants en arts, en pleine session d’illustrations d’après modèle, l’on découvre progressivement la présence d’un animal; sorte de biche… mais empaillée. Une suite de plans fixes nous font peu à peu découvrir le quotidien des animaux et des employés du parc Safari d’Hemmingford, le vrai. Bisons, buffles, daims, lions, éléphants, hippopotames, girafes, zèbres, singes, antilopes, autruches, name it; tous bestiaux confondus sont scrutés, longuement, doucement, dans des cadrages souvent inusités; forts encore de cet esthétisme propre à Denis Côté, où chaque plan se rapporte infiniment à une photographie, une image presque statique, arrêtée.

Contemplatif? Tout à fait, mais pas seulement. Si les premières minutes peuvent sembler longues pour certains, d’autres auront vite fait de se laisser emporter et apprécierons bientôt une montée en tension. Les plans se raccourcissent presque, la bande son, très intéressante, emplie du pas des bêtes, du bruit sourd et étourdissant de leur entêtement à vouloir quitter une cage ou un enclos pendant la saison froide, fracassants de ce fait, la chaîne, les mûrs, la porte, de tout leurs poids, ne rêvant que de grands étendus? Que de verts pâturages? C’est une contemplation, oui, mais suggérant discrètement tel ou tel type de réflexion; sans être vraiment moralisateur, Bestiaire n’est pas qu’une suite de belles images.

Chemin faisant, nous croisons « Johnny » et son acolyte, deux taxidermistes chevronnés. Tandis que deux bombes sexuelles en maillots de bains nous font de l’œil sur l’un des mûrs de l’atelier, de dépouillement en dépouillement, on assiste à tout: tannage, dépiautage, montage; il est amusant de voir ces hommes à l’œuvre, de comprendre la technique et de faire le lien entre cette bête empaillée, nos amis les animaux, et cette classe de dessin, en ouverture. Une boucle qui aurait pût être facile, fût cette fois mise à l’écart, car l’hiver terminé le parc Safari prends vie, avec la belle saison.

Touristes et animaux se mêlent dans une cohue hystérique, certaines bêtes plus affables que d’autres en profitent abondamment, mais certains, comme le lion, se vautrent dans une baie vitrée; sous le chaud soleil, et n’ont rien à cirer des visiteurs. Un autre beau plan est celui d’une jeune femme mascotte qui se prépare pour le travail, prête à se métamorphoser en Filouminous. Les employés du parc sont scrutés de la même façon directe que les animaux, ils font aussi parti du décors, un décors qui se passe de mots.

À cet effet, Bestiaire est un portrait, simplement, portrait frasque et poétique. Présenté comme étant un «long métrage de fiction», Bestiaire se rapproche beaucoup du documentaire. Sans réel discours narratif, il n’empêche que tout ce que l’on apprend par simple observations est suffisant pour résumer le sujet. Des bêtes dans un parc, des hommes qui s’occupent de bêtes dans un parc, ces bêtes qui sont leur gagne-pain, ces bêtes qui dépendent de la pomme glissée dans l’ouverture du grillage.

Ou encore, vie et mort de l’animal domestiqué, entretenu, ayant perdu sa nature sauvage; vie et mort de l’homme-mascotte de la femme véto, du taxidermiste au thanatologue, c’est selon. Le cinéaste nous a laissé juste assez de marge pour se faire sa propre interprétation. Cela dit, nous retrouvons au générique le coup de crayon distinctif des étudiants en arts, un étudiant en art qui dessine son anatomie bestiaire… La boucle est bouclée.

Ces animaux, inspirants la sympathie, l’amusement voir la compassion; sont chacun présentés à un moment ou à un autre en «front face», le buffle surtout est admirable, avec l’air de se demander ce qu’il fou là, et nous de nous demander ce qu’on cherche là aussi, pendant ce visionnement; eux comme nous expérimentons la patience, car pour ce film, l’on doit accepter de laisser les choses s’installer tranquillement; mais la beauté et l’inclinaison inusitée de Bestiaire font de ce film de fiction? Documentaire? Une expérience cinématographique différente et charmante. Comme le disait Emmanuel Bilodeau en fin de projection, Bestiaire est un «objet cinématographique non identifiable»

 

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