Le pays des mots gelés
Cassandre CHATONNIER
Le NTE (Nouveau Théâtre Expérimental) présente le premier volet de son projet ambitieux, L’invention du chauffage central en Nouvelle-France, à l’Espace libre, du 7 février au 8 mars.
En effet, le travail d’Alexis Martin (l’auteur) et de Daniel Brière (metteur en scène) est ambitieux : les trois volets de la fresque historique L’histoire révélée du Canada français couvrent une période qui s’étend de 1608, fondation de Québec, à 1998, année de la crise du verglas. Poursuivant cette démarche entreprise avec les pièces Précis d’histoire générale du théâtre en 114 minutes, Hitler, Vie et mort du roi boiteux, la compagnie NTE s’attache à créer un théâtre historique, qui parvient à unifier l’objectivité de l’histoire à la fiction subjective du théâtre. Pari réussi!
Le froid, la neige, les changements brutaux de température…. Comment tout cela a-t-il influencé le destin du Québec, sa culture. Et comment résister à l’hiver, comment le domestiquer?
Ce sont tous ces thèmes qui sont ici abordés, à la manière d’épisodes, de courtes séquences qui sautent d’une époque à une autre, se chevauchant et se mêlant les unes aux autres pour finalement se réunir autour d’un point qui les réunit toutes : la lutte contre le froid. Mais quand on parle de froid, on ne parle pas seulement de l’hiver, on parle aussi du froid entre les hommes, des cœurs refroidis, sans espoirs, des bouches figées par la glace, qui ne parviennent plus à prononcer les mots français… L’écriture dramatique d’Alexis Martin s’inspire donc directement de la structure des cristaux de neige : «Le premier volet de la trilogie sur l’histoire du Canada français comporte six branches qui constituent chacune un séquencier dont la temporalité est réversible. Cette structure dramatique, de type «hexagonale diachronique», évoque la forme d’un cristal de neige. Ainsi, six séquences d’évènements qui représentent les scènes, convergent toutes vers un centre qui constitue le géométral, c’est-à-dire l’espace temps ordonnant la structure générale de la trilogie. Ce géométral, toujours situé en 1998, est le lieu neutre qui permet les passages d’une époque à l’autre et d’un thème à l’autre.»
Ainsi, dans un volume de plexiglas, métaphore de la cabane, nous voyons tous ces personnages venus d’un autre temps évoluer sous nos yeux, tels des souris que l’on observe dans un laboratoire. Une sorte de boite à rejouer l’histoire, à l’intérieur de laquelle se trouve un poêle : «Elle est le lieu du rêve et de la protection, du repli sur soi et de l’échappée imaginaire », comme le dit Daniel Brière.
Métaphore d’une contrée où, comme il est évoqué dans la légende autochtone, il fait tellement froid que les mots gèlent, et ce n’est que quand les mots fondent sous la chaleur du printemps que l’on peut enfin les entendre, et que le monde recommence à prendre sens.
Une production complète et réussie du NTE, qui nous fait attendre avec impatience les deux prochains volets, Les chemins qui marchent, qui revisitera l’histoire des transports terrestres et fluviaux (2013), et Le pain et le vin, qui retracera le chemin d’un peuple à travers l’évolution de ses habitudes alimentaires.
Dans la catégorie: Culturel
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