L’éclatement des contenus médias comme voie d’avenir

Hugo PRÉVOST

Que les médias le veuillent ou non, l’avenir numérique serait au partage. Le constat est  potentiellement désastreux pour un secteur déjà en crise depuis de nombreuses années, et pour qui chaque article partagé et rediffusé gratuitement en ligne est synonyme de (maigres) revenus publicitaires ou d’abonnement qui s’envolent. Aux yeux de Jeff Sonderman du Poynter Institute, un organisme spécialisé dans la recherche sur les médias, il s’agit toutefois de la vérité, et les médias doivent – et peuvent – s’y adapter.

Dans un article simplement intitulé How to adapt online news in the age of sharing, M. Sonderman explique que les internautes envoient en fait un message clair aux entreprises média : « Ils veulent partager, réutiliser et mixer votre contenu. »

Les 1,2 milliard d’internautes passent une minute sur cinq sur les réseaux sociaux, rappelle le journaliste, dont les plus populaires servent à la copie et au regroupement d’informations.

En exemple, M. Sonderman cite les cas de Tumblr et de Pinterest, deux médias sociaux dont la particularité est de faciliter le partage et le repiquage d’informations. Sans oublier, bien entendu, les réseaux comme Facebook et Twitter qui permettent la rediffusion quasi-instantanée des pages web, et donc des articles.

Il ne faut d’ailleurs pas condamner unanimement les médias sur ce point : bon nombre d’entre eux – surtout ceux n’existant que sur Internet – possèdent déjà des greffons offrant la possibilité de partager leur contenu sur ces réseaux sociaux.

Cela, indique M. Sonderman, présente toutefois la particularité de représenter une bien faible avancée numérique. Le journaliste va même jusqu’à qualifier ces pratiques comme remontant à l’époque du web 1.0 : « Les médias hébergent du contenu uniquement sur un seul site Internet, et la seule façon permise de visionner ce contenu est sur cette page, avec les publicités qui l’accompagnent. »

Pour le journaliste Felix Salmon, du média Columbia Journalism Review, il s’agit là d’un environnement qui déstabilise les médias, d’autant plus que l’ancien modèle fonctionne encore.

« Je crois que nous n’en sommes encore qu’aux premiers jours pour constater à quel point cette pratique va chambouler à peu près tous les médias bâtis sur l’idée d’héberger un site Internet et de vendre de l’espace publicitaire, incluant certains sites très portés vers le web social comme le Huffington Post« , lance-t-il dans son texte paru le 23 janvier.

Pour Jeff Sonderman, une cassure est nécessaire, soit « libérer le contenu de son site ».  En gros, le contenu serait toujours hébergé sur le site Internet du média d’origine, mais il serait également permis ou même encouragé de le publier ailleurs dans un format approuvé et avantageux pour les deux parties.

Paradoxalement, en apportant quelques modifications sur le fond, il s’agit là du modèle de fonctionnement des agences de presse, telle La Presse Canadienne, dont le contenu apparaît en version numérique, par exemple, sur une panoplie de sites médiatiques. La Presse Canadienne, toutefois, ne dispose pas d’un site Internet propre où est diffusé son contenu.

Jeff Sonderman compare son idée à la fonction d’intégration des vidéos en provenance des sites tels que YouTube et Vimeo. S’il convient que l’exercice serait quelque peu plus compliqué pour les articles, il cite également divers exemples, dont l’application Storify, qui permettent d’intégrer des contenus à l’aide d’une seule ligne de code Javascript.

Le journaliste du Poynter Institute n’aborde toutefois pas la question centrale, et ô combien épineuse des revenus. Il y a beau, en effet, favoriser la diffusion des contenus à l’aide de procédés d’intégration, il faut malgré tout que le journaliste, le vidéaste ou le photographe soient payés, en bout de ligne. En perdant, au final, des revenus publicitaires déjà passablement faibles sur un site Internet où l’information est accessible gratuitement, par exemple, les médias seront dans l’incapacité de rémunérer leurs employés, purement et simplement.

Le noeud tout gordien du problème est là : comment assurer une visibilité maximale au contenu tout en maximisant également les revenus? Impossible de s’enfermer derrière un mur payant impénétrable, mais impossible également, à long terme, de continuer à offrir son information gratuitement, surtout si les publicités ne suivent pas les contenus.

La sacro-sainte gratuité totale de l’information en ligne continuera donc d’agir, telle une épine au flanc du métier, comme un mal souvent nécessaire, mais qui ralentit encore, pour l’instant, la modernisation des modèles d’affaires.

Dans la catégorie: À la uneSociété

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