Huffington Post Québec : la rémunération des journalistes au coeur du débat

Hugo PRÉVOST

À environ un mois de son entrée en scène officielle dans l’univers médiatique québécois, le Huffington Post version « Belle Province » occupe déjà une bonne partie de l’ordre du jour journalistique. L’arrivée au Québec d’un média connu pour avoir développé son succès à l’aide de journalistes peu ou pas payés a déclenché un nouveau débat sur la pertinence de l’information gratuite, plus précisément dans le petit marché du Québec.

Le fameux montage photographique utilisé par Simon Jodoin dans sa chronique sur les blogueurs invités du HuffPost Québec, et qui associe le média à l'exploitation pratiquée dans les filatures. Photo : Voir.ca

C’est l’annonce, en fin de semaine dernière, des noms des huit premiers blogueurs invités – et bénévoles – du site qui sera dirigé par Patrick White, ancien rédacteur en chef de Canoë, qui a déclenché un tollé de la part de certains acteurs du monde médiatique québécois.

L’un d’entre eux, Simon Jodoin, directeur des nouveaux médias de l’hebdomadaire culturel Voir, s’en est vertement pris au modèle d’affaires du HuffPost et de sa compagnie mère, America Online, sans oublier d’admonester plusieurs blogueurs dont le nom a été révélé la semaine dernière. Ainsi, le député de Québec Solidaire Amir Khadir et la co-président du parti, Françoise David, l’intellectuel Normand Baillargeon et l’écrivain Jean Barbe ont été accusés de trahir leurs valeurs de défense du tissu social et de promotion de conditions de travail juste pour les travailleurs. M. Khadir et Mme David, il est important de le souligner, ont précisé que les textes qui seraient publiés sur cette plate-forme seraient des reprises d’écrits déjà parus sur le site Internet du parti ou sur les plateformes web personnes des deux politiciens.

L’envolée de M. Jodoin semble toutefois avoir redirigé les projecteurs médiatiques sur son propre hebdomadaire, qui fait lui aussi appel à des blogueurs pour alimenter à la fois Voir et le magazine culturel BangBang en contenu. Essuyant le feu de divers critiques, M. Jodoin, accompagné de Tristan Malavoy-Racine, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire, ont publié mardi une clarification sur la rémunération des blogueurs du Voir, qui sont en fait des journalistes de la version papier recevant un salaire sous forme de montant forfaitaire déterminé en fonction du nombre de visiteurs sur chacun de leurs textes.

« Nous proposons aujourd’hui aux créateurs de contenus qui souhaitent se joindre à nous le même tarif que nous offrons à nos pigistes », expliquent-même les deux hommes dans leur missive électronique. MM. Jodoin et Malavoy-Racine précisent que les pigistes entretenant un blogue sur le site Voir.ca ne faisaient en fait que recevoir les revenus publicitaires générés par leur travail.

« Or, on entend ces jours-ci que nous étions bien nonos d’offrir une telle rémunération. La venue du Huffington Post version Québec, louangée par des intervenants d’une qualité indéniable et au talent certain, nous indique que ce travail ne vaut plus rien. Pire! On nous dit que tout compte fait, nous devrions garder ces revenus pour nous et en faire un modèle d’affaire qui semble faire l’envie de tous! Nous nous serions trompés! », poursuivent-ils, avec un brin d’ironie.

Le chroniqueur Patrick Lagacé, de son côté, avance qu’alimenter un blogue représente un effort quotidien, et que ce n’est pas parce que les blogueurs invités sont « célèbres qu’ils seront lus ».

« On s’apprête à donner des tribunes à des «personnalités» dont le job premier n’est pas d’écrire. Ils ont un nom, oui. Ont-ils une plume? On verra. En cela, les journalistes peuvent trouver un certain réconfort: eux, leur job, c’est d’écrire », explique-t-il.

Pendant ce temps, le rédacteur en chef du HuffPost Québec, Patrick White, confiait lundi à ProjetJ, l’observatoire du journalisme, que les offres de collaboration bénévole affluaient pour pourvoir des postes de blogueurs invités.

L’affaire HuffPost Québec, comme il est désormais possible de l’appeler, fait ressurgir chez certains le triste souvenir de Québec89, cet émule du média français Rue89 géré par Branchez-Vous et qui avait disparu après seulement six mois d’existence, principalement en raison d’un manque de revenus. D’autres ont également avancé que les conditions salariales qualifiées de dérisoires – le taux horaire tournait autour de 10 $ – avaient sapé l’enthousiasme des employés et de l’éventuelle relève.

Dans la catégorie: Société

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