Quel avenir pour l’exploration spatiale ?

Hugo PRÉVOST

Le géant a pris son envol, puis s’est posé pour la dernière fois. L’ultime exemplaire encore en service de la machine la plus complexe jamais construite, la navette spatiale américaine Atlantis, a atterri en douceur jeudi matin sur la piste de Cap Canaveral, en Floride, mettant ainsi fin à sa dernière mission, mais également la mission finale du programme des navettes de l’agence spatiale américaine, la NASA. Au-delà  de la nostalgie du public, mais aussi des amateurs et des employés de la NASA, qui a fait l’objet de nombreux reportages, certains s’interrogent sur l’avenir de l’exploration spatiale en général, et celui de la NASA en particulier.

La navette spatiale Atlantis. Photo : National Geographic

La NASA, en effet, fait quelque peu piètre figure depuis l’annonce de la fin du programme des navettes. Ayant autrefois fourni aux États-Unis et à la communauté internationale le seul véhicule spatial réutilisable capable de transporter une charge utile (satellites, matériel scientifique, vivres, fournitures) et des astronautes en orbite basse, en plus de pouvoir livrer le tout, ces dernières années, à la Station spatiale internationale, elle se retrouve aujourd’hui privée d’un moyen efficace d’envoyer du matériel et des hommes en orbite, devant ainsi dépendre des capsules Soyouz russes et des modules automatisés de l’Agence spatiale européenne, l’ESA. Le programme Constellation, annoncé en grande pompe par le président américain George W. Bush comme l’aventure qui permettrait aux Américains de retourner sur la Lune, puis d’aller sur Mars, a été annulé par l’administration Obama pour des questions de coûts. La facture de 97 milliards $ US d’ici 2015, dont 10 milliards $ US ont déjà été dépensés, a sans doute été jugée trop exorbitante pour un pays à l’économie exsangue. Le président Obama a d’ailleurs indiqué qu’il n’était pas efficace d’utiliser des technologies « du passé », et qu’il valait mieux développer de nouveaux modes de transport pour explorer l’espace.

Il serait facile de penser, à la lecture de l’actualité des derniers jours, que la conquête spatiale vient de subir un sérieux revers; si l’absence de véhicule multifonctionnel de grande capacité – et de programme lié – représente effectivement un recul par rapport à la progression historique de la NASA et des autres agences de la planète, l’avenir n’est pas si sombre qu’il n’en a l’air. La NASA n’est en effet pas la seule agence spatiale du globe, et les Européens, les Russes, les Japonais, voire même les Chinois et les Indiens sont à pied d’œuvre pour se tailler une place toujours plus importante dans l’immensité étoilée. Il ne faut pas non plus oublier la place de plus en plus importante qu’est appelée à occuper l’entreprise privée, un joueur relativement nouveau sur la scène spatiale qui pourrait vraisemblablement chambouler l’équilibre politico-économico-spatial d’ici très peu de temps.

« Je ne suis pas réellement inquiet de la fin du programme de la navette, nuance l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson, « car toute bonne chose doit avoir une fin. Je suis surtout inquiet du fait qu’il n’y ait rien d’autre pour le remplacer. Personne n’était triste quand le programme Gemini a pris fin, par exemple, puisque Apollo, avec la fusée Saturn V, était juste à côté, sur le pas de tir voisin, prêt à décoller.« 

Selon le directeur du planétarium Hayden, à New York, les gens devraient plutôt être inquiets du fait que rien ne soit sur la table pour remplacer la navette. « Il ne faut également pas oublier le fait que les navettes sont vieilles de 30 ans. Qui utilise encore une technologie vieille de 30 ans aujourd’hui? Personne, puisqu’elle aura déjà été remplacée depuis longtemps par quelque chose de mieux », explique-t-il. « Nous sommes au moment où il est nécessaire de mettre les navettes à la retraite. Elles ont fonctionné de façon magnifique, elles ont bâti la Station spatiale internationale, entretenu le télescope Hubble et démontré qu’il était possible de travailler dans l’espace. »

Le Dr Tyson aimerait d’ailleurs pouvoir affirmer qu’il s’agit du début d’une nouvelle ère, mais estime qu’il n’y a rien, pour l’instant, qui puisse venir prendre la place de la navette. « Dans cinq ans, voire même dans 10 ans, je crois que le programme américain en sera au même point qu’aujourd’hui, ajoute-t-il. Si nous nous penchons sur l’historique de la présence américaine dans l’espace, et si vous interrogez un Américain, il vous répondra que nous avons été des pionniers et que nous avons investi dans le développement scientifique et valorisé ce développement. Il s’agit d’une illusion : le programme spatial américain n’a en fait été qu’une série d’imitations, qu’une série de réactions par rapport aux accomplissements des Russes. Que ce soit le premier satellite en orbite, le premier homme dans l’espace, la course à la Lune, tout cela était des réussites des Russes que les Américains se sont empressés d’imiter. »

La Station spatiale internationale

Puisqu’il n’y a désormais plus de concurrent véritablement sérieux pour poursuivre la course à l’espace, M. Tyson craint que les Américains ne continuent qu’à réagir. «Si personne d’autre ne va nulle part, nous n’irons certainement nulle part nous aussi», prévoit-il. «Par contre, si jamais la Chine annonce qu’elle désire aller sur Mars, les États-Unis vont sans doute se réveiller et mettre tout en œuvre pour être les premiers à y arriver. Nous devrions trouver une autre source de motivation, peut-être le besoin d’explorer… l’important, au final, est de développer une culture de découverte.»

Le Canada dans les étoiles

Les États-Unis ne sont bien sûr pas le seul pays confronté à la nécessité d’adapter son programme spatial en raison de la fin des vols de navettes. Le Canada, qui a toujours entretenu une profonde relation de coopération avec son voisin du Sud en la matière, se retrouve lui aussi à la croisée des chemins. Au dire de Gilles Leclerc,  directeur général de l’exploration spatiale de l’Agence spatiale canadienne (ASC), la mise à la retraite des navettes s’inscrit dans un échéancier prévu qui devrait mener le pays et ses astronautes vers la Lune et éventuellement Mars.

«Nous conservons nos accès vers l’espace», explique-t-il au bout du fil. Nous utiliserons les capsules russes Soyouz pour les années à venir, mais comme nous avons contribué à la construction de la Station spatiale internationale (SSI) et que nous continuons à participer aux expériences qui s’y déroulent, en plus d’avoir fourni divers robots manipulateurs dont le dernier en lice, Dextre, nous conservons des droits d’utilisation des équipements de la Station, ce qui va nous permettre d’utiliser la SSI comme plateforme pour mettre au point des technologies servant à non seulement à aller sur la Lune et à explorer Mars, mais également à atteindre l’objectif de la NASA de se poser sur un astéroïde.»

M. Leclerc insiste d’ailleurs sur l’importance des partenariats auxquels participe le Canada dans l’exploration spatiale; le pays ne disposant pas de moyens aussi considérables que les Américains, par exemple, il est essentiel d’impliquer les pays impliqués dans la SSI et d’autres pays qui rejoindront éventuellement ce groupe, le but étant de faciliter l’exploration de l’espace en minimisant les coûts et en maximisant les possibilités.

«Notre contribution a été somme toute modeste. Nous devons continuer à nous positionner pour avoir des contributions visibles à de futures missions d’exploration, dont notre objectif ultime à long terme : l’exploration de Mars.»

S’il admet que les moyens d’accès à l’espace sont devenus plus limités à la suite de la mise à la retraite des navettes, le directeur général de l’exploration spatiale de l’ASC est persuadé que la NASA développera des lanceurs plus lourds, par exemple, qui permettront de dépasser l’orbite terrestre basse et d’aller plus loin. La SSI, de l’avis de M. Leclerc, demeurera le point central de l’exploration spatiale pour les années à venir.

L’entrée en scène des compagnies privées

Le SpaceShipTwo de Virgin Galactic. Photo : Virgin Galactic

Au téléphone, Gilles Leclerc n’y va pas par quatre chemins : l’exploration spatiale a toujours été un secteur où les investissements doivent être importants. Après tout, ne va pas dans l’espace qui veut, et les coûts souvent plus que prohibitifs peuvent très facilement décourager un gouvernement de se lancer dans l’aventure spatiale. Qui plus est, alors que le monde se remet à peine d’une importante crise économique, peu nombreux sont les pays qui disposent des fonds nécessaires pour relancer la course à l’espace.

Le secteur privé, toutefois, semble se faire fort de présenter divers engins et véhicules capables d’atteindre une orbite basse, soit celle où se retrouvait la navette, et celle où circulent la SSI et de nombreux satellites, pour y déployer une charge utile, de l’équipement, voire même des astronautes.

La NASA a d’ailleurs décidé d’aller en ce sens en laissant aux entreprises la capacité de rejoindre l’orbite basse pour se concentrer sur les missions d’exploration au-delà de l’orbite terrestre, dont la Lune et Mars, bien entendu. Si les compagnies ne se bousculent pas au portillon, elles sont au moins déjà quatre – Space X, Blue Orion, Boeing et la Sierra Nevada Corporation – à utiliser un fonds de 500 millions $ US pour développer un engin spatial capable d’atteindre l’orbite basse. Space X a également présenté récemment les plans de la Falcon Heavy, une fusée pouvant transporter jusqu’à cinq fois plus de matériel que la navette. L’entreprise envisage ainsi de réduire le prix associé au transport de cargo dans l’espace, faisant passer  le prix au kilo d’une charge utile mise en orbite de 100 000 $ US (le coût actuel avec les navettes) à 4000 $ US.

Il ne faut pas non plus laisser de côté Virgin Galactic, filiale de l’empire de Richard Branson, qui procède actuellement aux tests de son deuxième engin spatial, SpaceShipTwo, qui devrait emporter des touristes de l’espace en orbite dès l’année prochaine, et ce pour la modique somme de 200 000 $ US par billet.

« Nous espérons que le transport spatial près de la Terre va devenir quelque chose de routinier qui sera exploitable commercialement », avance pour sa part Gilles Leclerc, de l’Agence spatiale canadienne. « Il faudra probablement investir des sommes publiques pour développer de nouveaux systèmes, et une fois que ceux-ci auront démontré leur fiabilité, nous pourrons laisser le tout entre les mains du secteur privé. À moyen terme, l’ASC ne considère cependant pas d’aller vers des fournisseurs de vols commerciaux. La NASA a encore la responsabilité d’emmener les astronautes vers la SSI. »

« J’espère que nous verrons le développement du secteur privé dans l’espace, et je crois que c’est quelque chose qui aurait dû être facilité depuis longtemps, estime pour sa part Neil deGrasse Tyson. Les gens se trompent d’ailleurs sur la manière dont l’essor des compagnies privées dans l’espace aura un impact sur l’exploration; il ne s’agit pas d’aider la NASA à repousser les limites de l’inconnu dans le cosmos. Il n’y a pas de modèle d’affaires pour la frontière spatiale : c’est trop cher, c’est trop risqué, et vous ne connaissez même pas ces risques! »

Pour l’astrophysicien, les compagnies commerciales sont plutôt destinées à développer, comme le mentionnait le directeur général de l’exploration spatiale de l’ASC, des méthodes abordables pour atteindre l’orbite terrestre basse. « Cela sera sûrement un marché touristique fleurissant. Peu importe quelle sera la compétition qui règnera dans ce marché, cela amènera une amélioration des conditions de sécurité, fera baisser les prix et permettra d’augmenter l’efficacité. Il arrivera un moment où la NASA pourrait décider de payer moins cher et d’envoyer un astronaute en orbite à l’aide d’un engin d’une compagnie commerciale; vous en avez d’ailleurs un exemple flagrant dans 2001, l’odyssée de l’espace, où l’un des protagonistes voyage vers une station spatiale à bord d’une navette de la défunte compagnie Pan-Am.« 

Pour le Dr Tyson, l’intégration des compagnies commerciales dans l’exploration spatiale a été ralentie par l’idée que cette aventure cosmologique ne relevait que des gouvernements. La NASA se serait même montrée hostile à une collaboration commerciale, et l’explosion de Challenger, en 1986, a longtemps refroidi – congelé, même – les ardeurs des entrepreneurs désireux d’aller dans l’espace pour y faire des affaires.

Faut-il des humains dans l’espace?

Lorsqu’interrogé sur l’utilité d’envoyer des astronautes dans l’espace, M. Tyson explique que les activités en-dehors de l’atmosphère terrestre peuvent être classées en deux catégories : les expériences scientifiques et les découvertes qui y sont reliées, ainsi que le simple fait de partir explorer et de trouver ce qui se cache ailleurs.

« Dans le premier des cas, explique-t-il, vous pouvez faire ça avec des robots; ceux-ci sont efficaces pour cette tâche. Nous pouvons miniaturiser les instruments, nous avons le contrôle à distance, et vous n’avez donc pas besoin d’humains pour ça, des humains qui vont d’ailleurs vous coûter des centaines de fois, voire des milliers de fois plus cher. »

« Cependant, personne n’a jamais nommé une école du nom d’un robot : il y a quelque chose d’incroyable à l’idée de savoir que l’un des vôtres est là-haut, repoussant la frontière spatiale. Ce sont les explorateurs modernes, et les explorateurs occupent une place spéciale dans les cœurs et les esprits des cultures, et l’époque actuelle n’y échappe pas. Vous envoyez quelqu’un là-bas, et il agira comme votre émissaire. Ils vivent quelque chose pour vous, et cela dépasse la simple question de l’efficacité et de l’utilité des hommes dans l’espace; c’est l’avenir, c’est l’avancement technologique, c’est ce qui nous attends demain. »

« Il y a des gens qui ne veulent que s’occuper de la Terre, et c’est acceptable. Mais Vénus représente un cas d’étude fascinant en termes de changements climatiques, et j’aimerais bien savoir ce qui a déclenché un tel processus; Mars a déjà été recouverte d’eau, et j’aimerais savoir ce qui s’est passé pour que toute cette eau disparaisse pour trouver des solutions pour la Terre. Les gens qui décident de ne pas s’intéresser à l’espace décident de ne pas s’intéresser à ce qui pourrait leur coûter la vie un jour. »

Blagueur, il conclut : « Si les dinosaures avaient eu un programme spatial, ils auraient peut-être pu dévier l’astéroïde qui les a exterminés, et nous ne serions pas là aujourd’hui. »

Dans la catégorie: À la uneScience et TechnologieSociétéTechnologie

Mots-clef: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Commentaires (2)

Trackbacks | Fil RSS des commentaires

  1. Xavier dit :

    Excellent dossier Hugo ! Vraiment intéressant !

  2. Martin dit :

    Très intéressant.

Répondez




Afin d'ajouter une photo à vos commentaires, veuillez obtenir un identifiant Gravatar.