Théâtre – Le Temps de l’absolution

Hugo PRÉVOST

La vie fait mal. La vie heurte, blesse, rend malheureux, désespère, et va même jusqu’à tuer. Et que dire de la vie dans le Nord? Le célèbre auteur et dramaturge Wajdi Mouawad transporte ainsi les spectateurs de sa  plus récente création, Temps, à Fermont, ville où le froid, le vent et la morsure d’une existence morne et pénible ne réussissent pas, malgré tout, à cacher une horreur sans nom qui s’insinue, s’infiltre et s’empare de tout un chacun. Pièce dure, pièce percutante, Temps s’inscrit dans la tradition des grandes tragédies grecques, genre auquel M. Mouawad nous a habitués au fil des années.

Lors d'une répétition de la pièce Temps. À droite, l'auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad. Photo : CNA

Fermont, donc. Ville minière, ville austère. L’auteur ne l’a pas directement visitée, mais s’est inspiré de sa construction particulière – une partie de la ville est intégrée dans un gigantesque mur-écran visant à cacher des vents – pour créer une atmosphère confinée, toxique, nocive, insupportable. Il est toujours là, ce fameux mur, qui finit à la longue par ressembler à l’autre, celui avec une majuscule. Dans cette ville, un homme se meurt. Architecte de la construction de la cité minière, il vit aujourd’hui ses derniers jours, atteint de démence et de dégénérescence musculaire. Petit à petit, son cerveau de poète, de visionnaire, se ferme, se dissout, s’éteint.

Arrivent ses deux enfants, oubliés depuis longtemps et retrouvés par la soeur aînée qui est demeurée sur place. Rapidement, cependant, les choses tourneront au vinaigre et de terribles secrets seront révélés, alors que la ville elle-même semble vivre ses derniers jours, infestée par des rats se déplaçant en horde gargantuesque.

Wajdi Mouawad reprend ici le thème de la méta-famille, soit la famille qui englobe l’univers où se déroule la pièce, transformant ainsi le lieu en un personnage vivant, agité de soubresauts. Les spectateurs de la pièce Incendies – ou du film du même nom, qui a fait un tabac en salle, reconnaîtront ici une approche qui semble chère à M. Mouawad. La tragédie est plus grande que l’humain, et est même plus grande que l’environnement qui entoure les hommes. Tout au long de la pièce, les pages et les écrits s’envolent, les paroles se perdent dans la neige et le froid, mais la douleur, ultime symbole de l’humanité toujours vivante, s’accroche.

Saluons ici le très grand talent d’actrice de Marie-Josée Bastien, qui interprète Noella, la fille aînée atteinte de surdité. La surdité du personnage est d’ailleurs utilisée comme tremplin par M. Mouawad, qui en profite pour toucher à la question de l’incompréhension – ou est-ce la compréhension? – entre les peuples. Et pourtant, ça parle français, dans la pièce, mais aussi russe et en langage des signes du Québec. Preuve, s’il en est, que les émotions traversent les frontières linguistiques. Le tout est savamment traduit et interprété, bien entendu. Jeu exceptionnel, également, de Jean-Jacqui Boutet, qui interprète le père. À la fois personnage aimé, maudit, conspué et adoré tout à la fois, le comédien, pourtant immobile la plupart du temps, transcende littéralement l’espace théâtral, imposant dans son silence et sa seule présence.

Temps comprend, malgré tout, une petite part de gags et de moments cocasses, histoire d’alléger quelque peu une atmosphère qui devient rapidement très lourde. Car la vie, qu’on le veuille ou non, est heureusement composée de bons et de mauvais moments. Seule la chute, qui semble quelque peu trop rapidement ficelée, détonne avec le reste de la pièce. Dans son ensemble, toutefois, Temps est une grande oeuvre qui honore à nouveau le talent d’écriture et de mise en scène de Wajdi Mouawad.

Temps, au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 21 mai.

Dans la catégorie: Culturel

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