FIFA : Ces peintres qui ont mis en image l’imperfection humaine
Émilie PLANTE
Ardents défenseurs d’une avant-garde artistique, chacun à leur manière, les peintres James Ensor et Otto Dix ont porté un regard réaliste sur la société de leur époque. Évoquant des sujets humains, mais parfois triviaux, ils ont tous deux scandalisé leurs pairs par leur manière de briser certaines conventions. Dans le cadre du FIFA, le travail de ces deux artistes qui ont évoqué à leur façon une vie pas toujours parfaite a fait l’objet d’une projection double au Musée des beaux-arts de Montréal.
James Ensor (1860-1949), peintre belge à la fois audacieux et irrévérencieux, a toujours été fasciné par les masques et le carnaval. Cette fascination transparaît dans ses toiles aux couleurs criardes, jonchées de personnages affublés d’horribles masques. Portant un regard caustique sur les failles de la société, Ensor se servait de la peinture pour émettre des critiques qui avaient l’heur de déplaire aux bonnes gens d’Ostende, sa ville d’origine.
Dans cette œuvre intitulée Les ensortilèges de James Ensor et coréalisée par Nora Philippe et Arnaud de Mezamat, les réalisateurs abordent en images la vie du peintre. De plus, adaptée d’écrits et de correspondances de James Ensor, la narration se veut une introspection dans l’univers intime de l’artiste belge. L’accent est mis sur les œuvres d’Ensor qui sont décortiquées, analysées, et mises en lumière par de gros plans sur des détails précis des tableaux. En outre, les auteurs de ce documentaire ont choisi de représenter quelques adaptations visuelles de ce qu’aurait été la vie du peintre. Des scènes contemporaines viennent également appuyer le discours, notamment par des images tournées lors d’un carnaval et par une entrevue rafraîchissante avec Pierre Alechinsky qui rend hommage à Ensor.
L’œuvre met également en évidence le fait que James Ensor n’ait jamais obtenu la reconnaissance méritée. En fait, celle-ci est venue beaucoup plus tard, alors que le peintre avait perdu toute inspiration et qu’il ne se consacrait plus à la forme d’art qui avait fait de lui la risée de la population ostendaise. « L’art reste fille de la douleur », a-t-il souligné dans un de ses écrits. Ensor était, au fond, un grand mélancolique et un être souvent incompris.
Un film à l’image du peintre : parfois excessif
Les couleurs outrancières et les sujets abordés dans ses œuvres ont fait d’Ensor un mentor de l’expressionnisme allemand, courant artistique dominé par une subjectivité usant de couleurs criardes, d’images angoissantes et de traits picturaux très acérés. Comme pour venir appuyer cette vision tendant vers l’expressionnisme, le film utilise des stratagèmes parfois immodérés dans sa présentation des scènes et du son. Les jeux de la caméra presque constamment en mouvement ainsi que la musique souvent inharmonieuse agacent même si le spectateur sait pertinemment qu’ils viennent appuyer le propos. Il est également à noter que la voix du narrateur et la division des séquences et des pièces musicales manquent parfois de rythme.
Toutefois, la présence de Pierre Alechinsky, peintre et graveur belge, apporte une part à la fois lumineuse et nuancée à ce documentaire qui dépeint, somme toute, une histoire bien sombre. Alechinsky évoque la portée qu’a eue Ensor pour CoBrA, un groupe de peintres auquel il était rattaché après la Deuxième Guerre mondiale (un groupe s’apparentant au Refus Global qui avait sensiblement les mêmes visées au Québec, à l’époque). Alechinsky le décrit comme un briseur de conventions et de perspective, mais également comme un maître à penser.
En bref, Les ensortilèges de James Ensor relève d’un portrait libre, mais impersonnel du peintre. En outre, le spectateur n’arrivera sans doute pas à repérer le fil conducteur de l’œuvre, ne sachant pas non plus très bien ce que les réalisateurs ont voulu injecter à cette œuvre. Finalement, venant appuyer le côté théâtral des œuvres de James Ensor, le film joue, lui aussi, la gamme d’une outrance dont il ne sort peut-être pas très bien…
Dix fois Dix, regard québécois sur la vie d’un peintre allemand
Le second film présenté dans le cadre de ce programme double séduira nettement plus le spectateur, probablement parce que la créatrice de ce film a elle-même été fortement séduite par l’œuvre du peintre. Lors de la première projection officielle tenue le 24 mars dernier, la réalisatrice Jennifer Alleyn, venue présenter son film terminé tout juste la semaine dernière, a admis avoir choisi de parler d’Otto Dix parce qu’elle était à la fois repoussée et envoûtée par le travail du peintre. L’idée de départ était de présenter Otto Dix en dix facettes et dix citations évoquant une partie de sa vie ou de son œuvre.
Bien qu’au départ, le concept ait germé dans l’esprit de la réalisatrice sans savoir qu’une grande rétrospective consacrée à Dix se tiendrait en sol montréalais, elle a accueilli l’exposition comme une bénédiction, car celle-ci allait lui permettre d’étoffer son portrait de l’artiste. Alleyn a également eu l’immense privilège de filmer l’accrochage des œuvres d’Otto Dix au Musée des Beaux-arts de Montréal. Lorsqu’elle a contacté Nathalie Blondil, directrice du Musée, pour obtenir la permission de filmer, cette dernière lui a répondu « tu fais ce que tu veux au Musée! ». Alleyn l’a prise au mot et s’est manifestement amusée à croquer différentes scènes où des employés du Musée s’affairent à examiner les œuvres et monter l’exposition.
Dix facettes du peintre
Dix fois dix débute par un clin d’œil amusant présentant un film d’archives daté de 1966, où le peintre vieillissant avoue ne pas comprendre pourquoi on lui consacrerait un film d’une durée d’une heure. Le ton est donné pour l’heure suivante, qui nous donnera à voir une incursion à la fois humaine et subjective dans la vie de l’artiste.
Témoin des deux grandes guerres, du nazisme dans toute son ignominie, fait prisonnier de guerre, Otto Dix (1891-1969) a vécu toutes sortes d’atrocités qui ont eu des répercussions sur son travail. Toutefois, Alleyn a vraisemblablement cherché à exposer la multiplicité dans l’œuvre de Dix, qui, à ses yeux, n’a pas uniquement personnifié l’horreur par ses traits de pinceau. Dans le documentaire, Dix est présenté comme le peintre d’une vie presque normale dans son anormalité. Les sujets de l’artiste étaient effectivement peints de manière à la fois honnête et dure. Celui-ci cherchait à exprimer sa vision toute personnelle de la laideur, vision dans laquelle transparaissait toutefois toujours une part de beauté. Jennifer Alleyn a manifestement voulu amener le spectateur à regarder au-delà des thèmes que Dix a choisi de représenter. Car Otto Dix peignait également avec empathie, humanité et authenticité. Certains croient qu’il a cherché à montrer l’anormalité dans ses tableaux, mais Alleyn a compris qu’il donne plutôt à voir la singularité et le caractère unique des gens et des situations.
Tourné à la fois en Allemagne, lieu de résidence et de création de l’artiste, et à Montréal, le documentaire accorde toutefois une place de taille au montage de la rétrospective montréalaise Rouge cabaret : le monde effroyable et beau d’Otto Dix, qui a débuté en septembre dernier. Alleyn relate bien entendu la vie de l’artiste, mais consacre également son documentaire à des moments plus attendrissants de sa vie, interviewant notamment les enfants de Dix. Dans Dix fois Dix, Alleyn brosse un portrait presque amoureux du peintre. On sent qu’il s’agit là d’un documentaire qu’elle a pris plaisir à tourner et dont le résultat est nettement moins froid que dans Les ensortilèges de James Ensor.
Les ensortilèges de James Ensor par Nora Philippe et Arnaud de Mezamat
France et Belgique, 2010, version originale française
Dix fois Dix par Jennifer Alleyn, Canada, 2011, version originale française
Dans la catégorie: Culturel • FIFA 2011
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