FTA – Tragédies romaines, une oeuvre intemporelle
Hugo PRÉVOST
Ovation debout, forcément. Octave César vient de prononcer sa dernière réplique, et c’est un véritable marathon théâtral qui vient de prendre fin au Monument National. Six heures. Six heures de drame, de passion, de complots, de douleur, mais aussi six heures d’émerveillement, six heures d’un spectacle plus que magistral. Tragédies romaines, présenté au Festival Transamériques, est plus qu’une oeuvre, c’est un monument à la gloire de l’intemporalité de Shakespeare.
Sous la direction du Néerlandais Ivo Van Hove, c’est une quinzaine de comédiens qui fouleront les planches d’un Monument National transformé pour l’occasion. Alors que les acteurs joueront des extraits de trois pièces du maître anglais du théâtre, Colorian, Jules César, Antoine et Cléopâtre, Ivo Van Hove a déraciné l’oeuvre de son ancrage temporel pour le transporter dans la modernité. Point de toges ou de décors à colonnade, c’est au sein d’une large salle meublée de divans, de tables et d’écrans de télévision qu’évolueront les artistes. Pas de rutilantes armures ou d’épées rougies du sang des ennemis, mais des robes et des costumes veston-cravate. Et, pourtant, le texte se tient mieux que jamais, preuve, s’il en faut une, que l’oeuvre shakespearienne dépeindra pour toujours les tensions, le chaos et le tourment qui habitent l’Homme, pour toujours un animal politique.
De grands pans de l’histoire romaine sont donc narrés dans ce qui ressemble drôlement à une aérogare, ou à un hall d’hôtel, de l’expansion au sein de la péninsule italienne au guerres civiles suivant la mort de Jules César, en passant par la trahison des ides de Mars, célèbre pour sa fameuse tirade, Toi aussi, mon fils?, adressée à Brutus par César, alors lardé de coups de couteau.
Mais tout cela, même avec le jeu sans faille des acteurs, n’est que du théâtre. Non, ce qui transforme Tragédies romaines en expérience transcendante, c’est la possibilité, offerte très rapidement aux spectateurs, d’errer à travers la salle, de changer de place, voire même de s’installer sur scène, sur des divans mis à leur disposition. Et, pourquoi pas, d’acheter un petit quelque chose à grignoter et de regarder la pièce sur l’un des nombreux téléviseurs prévus à cet effet? Car ce qu’Ivo Van Hove offre avec sa pièce, c’est l’expérience du théâtre intégral, non pas une destruction du fameux quatrième mur, celui de la scène, mais plutôt une disparition complète de cette fameuse barrière entre les acteurs et les spectateurs. Si ceux-ci ne prononcent pas de répliques, ils ont partie intégrante de l’action, en étant accrochés par les nombreuses caméras qui filment l’action sur scène, dans la salle, partout. Pourrait-on parler de théâtre total? Sans doute.
Au fil et à mesure que l’action se déroule, de courts changements de décors permettent aux acteurs de souffler un peu, certes, mais aussi aux spectateurs de changer de place. Drôle de sensation de se trouver sur scène, en face du comptoir à maquillage, tandis que des comédiens courent devant soi en s’empoignant. On aura vite fait de se recroqueviller sur son siège, et l’impression de faire partie de la pièce sera omniprésente tout au long de la soirée, d’autant plus que dans certains passages, les acteurs ne sont pas visibles de la salle; quelques spectateurs bien placés auront un bon aperçu de l’action. Pour les autres, l’on devra se fier aux projections sur les divers écrans. Écrans, d’ailleurs, sur lesquels sont projetés les manchettes de l’actualité du jour, des messages Twitter, et des résumés de l’action, le plus souvent pour décrire les nombreuses guerres qui façonnent l’histoire romaine.
Avis aux intéressés, toutefois, si votre néerlandais est rouillé, vous devrez vous rabattre sur les surtitres français et anglais qui tardent parfois à apparaître. Excepté cela, le spectateur ressentira certes une certaine fatigue lorsque, minuit approchant, l’on aura quelque peu hâte que tout cela se termine, fatigue oblige.
Tragédies romaines est un exemple de ce que le théâtre peut faire de mieux. Tous les acteurs font preuve d’une aisance, d’un naturel et d’une maîtrise de leur personnage ahurissante. Et cette mémoire des textes! Oh, quelques instants de flottement s’insèrent ici et là, les acteurs badineront une fois ou deux entre eux ou avec le public, mais on ne se sent que plus près des êtres qui peuplent ces histoires. Chapeau, en particulier, aux interprètes des personnages de Colorian et de Marc-Antoine. Ce dernier, surtout, dégage une telle énergie, une telle force, que cela en fait presque peur. Son monologue, lors de la veillé funèbre de César, est tout simplement parfait. Chapeau, également, à cet acteur campant un aide de camp qui trahit Marc Antoine à la veille de la bataille décisive contre Octave César, qui, accablé de douleur, sortira en courant de la salle pour se retrouver sur la rue Saint-Laurent, assis par terre. Son monologue, de plus en plus désespéré, est bien entendu retransmis par une caméra, et lorsqu’il se mettra à crier pour demander pardon à son ancien maître et ami, les réactions des badauds en feront rigoler plus d’un.
Tragédies romaines est un tout. Une oeuvre multimédia qui transpose un texte intemporel au sein de notre époque, et qui expose à la fois tout ce qui est bon, et tout ce qui est mauvais au sein de l’Homme. À voir, sans jamais hésiter une seule seconde.
Aujourd’hui, samedi 28 mai, à 18h, et demain, dimanche 29 mai, à 16h, au Monument National.
Dans la catégorie: Culturel • FTA 2010
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